La poste
Pour aller à
la poste, sur le campus, il faut entrer dans le Bâtiment des maths.
On monte un escalier, on longe des couloirs avec des vitrines
remplies de rubans de Moebius ; derrières des portes entrouvertes on
voit des profs en t-shirts crasseux dessiner des schémas sur
d'effrayants tableaux noirs ; puis on redescend un escalier en
linoléum et on se retrouve à faire la queue devant le guichet de la
poste.
La postière
a une patience inlassable et un accent du Midwest tellement épais
qu'il ressemble à celui des copines serbes. L'un après l'autre,
elle nous assiste dans la délicate opération qui consiste à
expédier des colis à l'autre bout du monde. Les conversations
donnent à peu près ça :
- Bon,
alors, qu'est-ce qu'on a là ?
- Je
voudrais envoyer ça en France.
- Ok.
Mais t'es vraiment sûr que tu veux envoyer ça dans cette enveloppe
? Parce que là ça va te coûter 12 dollars, alors qu'avec cette
autre enveloppe, là, ça en coûtera seulement 2.
Et pendant
que je remplis ma nouvelle copie sur un coin de comptoir, la postière
aide un étudiant chinois à trouver un paquet de la bonne taille
pour emballer un coussin en fausse fourrure léopard. Le cadeau va
sûrement faire très plaisir à quelqu'un, mais pas à l'étudiant
timide qui voudrait bien s'en débarrasser. A côté de nous, deux
mathématiciens égarés se racontent leurs vacances de Thanskgiving
et le travail qui n'a pas pu avancer, ou alors si, un peu quand même,
mais pas assez.
Plus tard,
dans quelque temps, pas si longtemps, presque tous ces colis
atteindront leurs destinataires. La petite soeur aura son coussin en
fourrure, mon dossier grimpera jusqu'au secrétariat dans les
couloirs de verre d'une université parisienne. Il y aura des cadeaux
déballés, des coups de fil, des demandes, des nouveaux envois, des
rencontres, des retrouvailles comme si on ne s'était pas quittés.
La vie continue. Ces gens – nous – ne seront pas séparés,
isolés les uns des autres par des trous noirs ; il y a aura d'autres
paquets, des coups de fil, des retours, des contacts. Tout va
continuer, le temps ne sépare pas, pas toujours. Même si quelqu'un
va mourir, la vie continue.
Pourquoi pas moi ?
Quand j'étais
petit, je voulais déjà être quelqu'un d'autre. Mais à ce
moment-là, ça ne posait aucun problème. Il suffisait d'errer dans
les bois, ou bien, les jours de pluie, de marcher en rond dans ma
chambre ; il suffisait d'entendre un peu de musique, ou bien d'être
replié sur la banquette arrière de la voiture, le nez contre la
vitre, et mes pensées démarraient en roue libre, d'autres paysages
commençaient à défiler, et – j'étais qui je voulais, où je
voulais, quand je voulais, j'écumais Samarcande et Bangkok, je
franchissais le Khiber Pass, j'étais trappeur à la frontière, je
voyageais à cheval sur tous les hauts plateaux du monde.
- Et si les
limites du temps et de l'espace ne comptaient pas, quelle importance
pouvait avoir mon corps, qui ne servait qu'à accompagner mon
imagination dans des endroits où nous étions tranquiles ?
Mais
aujourd'hui, l'envie fait beaucoup plus mal. Il y a ce corps, le
mien, tassé contre la vitre du bus, et il y a ces corps, ceux des
autres, qui montent à tous les arrêts, et certains évidemment
beaucoup plus que d'autres ; ces corps,
les vrais hommes, insouciants, les épaules déliés, les vêtements
choisis sans soin (ou avec, peu importe, après tout ils peuvent
porter ce qu'ils veulent; et souvent ce que je leur envie le plus
c'est les bijoux, les cheveux longs, les vestes hippies – interdits
pour moi) ; ces corps qui ne sont pas les miens, ces corps meilleurs
que le mien, les corps de ceux qui sont des hommes ; et – pourquoi
pas moi ?
Pulsion de vie
Changement de slip, puisqu'il paraît qu'il faut renouveler ses petites habitudes.
Webcam
Si j'étais
plus équipé, j'installerais une webcam à ma fenêtre pour vous
montrer la vraie vie des banlieues américaines.
- La semaine
dernière : aversers interminables. Pas un chat dehors, à part les
écureuils qui creusent dans la boue et s'en mettent jusqu'aux
oreilles.
- Samedi :
soleil d'automne. Une douzaine de roselins se partagent la mangeoire
à oiseaux avec les cardinaux. Sous l'arbre, les moineaux et les
écureuils attendent que les graines tombent. Un geai bleu surveille
l'affaire dans le buisson d'à côté.
- Dimanche : un
écureuil est suspendu sous la mangeoire et pédale comme une toupie.
Il finit par se casser la gueule et fait décoller la nuée de
moineaux et de roselins. Les dernières oies sauvages passent en
klaxonnant.
- Lundi : La
mangeoire est éventrée par terre, trois ou quatre écureuils se
partagent le magot avec les cardinaux.
- Mardi : Il
repleut. Un écureuil se gratte furieusement sur la branche en se
demandant où est passée la mangeoire. Par terre, le cardinal finit
les restes.
Zone grise (le Midwest m'a tuer)
A trois
heures de l'après-midi, attendre que la journée soit finie,
attendre que ça soit le soir, le moment de dîner, le moment de
dormir, quelque chose.
Attendre.
Attendre que la crise passe, attendre de pouvoir respirer, attendre.
Attendre que quelqu'un apparaisse sur le net, que quelque chose se
passe, changer les idées, passer le temps, passer la journée.
Attendre qu'il fasse nuit, bien qu'il fasse nuit beaucoup trop tôt.
Compter les
jours. Attendre que les jours qui font peur soient terminées,
compter les jours jusqu'aux week-end, jusqu'aux vacances, déterminer
des zones de sécurité, avoir peur des jours qui viendront ensuite.
Attendre le jour où on doit voir le docteur.
Attendre
l'hiver, parce que quelque part derrière il y a aura le printemps.
Qu'on en finisse.
Penser que ça
ne sera pas tout le temps comme ça, qu'on ne sera pas tout le temps
comme ça, penser que j'ai pu et que je pourrai, à nouveau, tenir
debout sans que le sol bascule sous mes pieds, sans que l'espace et
le temps s'effritent autour de moi, sans que les heures et les jours
me trahissent, toujours, d'une manière nouvelle.
Attendre,
attendre encore qu'il soit l'heure ou qu'il soit le moment, attendre
que ça aille mieux. Penser que plus tard, etc.
Les chaises
Lars et moi nous faisons parfois les mêmes rêves. D'aucuns pourront y voir le signe des âmes soeurs ; mais le plus souvent, ce sont les cauchemars de personnes confrontées aux mêmes emmerdements. Par exemple, en ce moment, nous rêvons de problèmes d'entrepôt (nos affaires restées en France, les attaches ou le poid des objets, pour les idéalistes qui pensent qu'on doit se débarasser de ses biens matériels). Dans les rêves de Lars, ses parents vendent ses livres, brûlent la maison à l'occasion. Ma mère empile toutes mes chaises dans son escalier et je dois les transporter à pied jusqu'à Chamonix (c'est-à-dire remonter toutes les Alpes à la saison des neiges). J'essaie d'emprunter un cheval, mais personne n'en a.
En réalité, nous ne possédons pas de chaises, sauf 4 américaines pliantes que nous avons achetéee en arrivant ici. Elles étaient vendues avec une liste de consignes qui m'a tellement ravi que je l'ai gardée pour en faire un marque-page. Comme vous n'avez pas fait de mauvais esprit anti-américain depuis longtemps, je vous en livre une traduction (abrégée) :
Ne placez pas sur le siège d'objets chauds comme des casseroles ou des bougies.
Evitez de mettre les mains dans la partie pliable de la chaise étant donné que vous risqueriez de vous blesser les mains en repliant la chaise.
Avant de vous asseoir sur la chaise assurez-vous qu'elle est parfaitement dépliée avec ses pieds tendus au maximum.
En vous asseyant sur la chaise assurez-vous de vous asseoir avec votre dos contre le dossier. Ne vous asseyez pas sur le rebord avant de la chaise car elle risque de tomber en avant.
Cette chaise est conçue pour être utilisée par un seul adulte. Deux adultes ne devraient pas essayer de s'asseoir sur la chaise en même temps.
Lorsque vous vous levez de la chaise, n'essayez pas de vous lever tout en restant assis sur la chaise car elle risque de se replier sous vous. (Evidemment, sans le dessin, c'est pas très clair)
Ne vous balancez pas sur la chaise et ne soulevez pas vos pieds du sol car vous pourriez tomber en arrière et vous blesser.
PS : au cas où quelqu'un aurait eu l'intention de m'embaucher pour un boulot de traduction, je tiens à dire que si mon français est bancal, c'est intentionnel. Les chaises, elles, ne sont d'ailleurs pas bancales.
Rafales
Hier, entre
deux rafales de pluie, égaré au-dessus de la pelouse du campus, un
grand rapace à dessous blanc, appuyé sur le vent, survole en
boucles les étudiants de midi qui semblent ne pas le voir. Je suis
trop mal en point, affamé, tremblant, pour le suivre des yeux et je
le perds très vite derrière une coupole en brique rouge.
Un peu après
(ou un peu avant), je suis replié sur une banquette en cuir au
milieu des jeunes qui font leurs devoirs et j'essaie d'avaler un bol
de riz. Mon corps se rebelle ; mon corps veut retourner sur le
causse, mais on n'ira nulle part, lui et moi, sans avaler un certain
nombre de choses (ensuite, encore faudra-t-il les digérer, avant de
recommencer). Sur la banquette en cuir, je me dis que je ne m'en
sortirai pas, que je vais rester coincé ici dans ce pays de l'hiver
au bord de l'autoroute, que je ne mangerai plus jamais de pain, de
figues et de fromage de chèvre.
Plus tard à
d'autres moments je vais bien, je suis heureux de me tenir debout, de
regarder les feuilles rouges des érables et les oies sauvages qui
campent dans les jardins au bord du lac.
Ecrivez des romans (mais pas en France)
Discussion
entre amis. Une Européenne raconte qu'elle cherche du travail (et
qu'elle a besoin d'en trouver d'urgence, sous peine de se faire
renvoyer dans les Balkans). Un peu plus tard dans la conversation,
elle raconte qu'elle est en train d'écrire un roman. “Mais c'est
ça qu'il faut leur dire, pendant les entretiens d'embauche !”
s'exclame une Américaine. Je crois que mon anglais m'a lâché, je
la fais répéter : “Un roman ? Dire que tu écris ? un roman? pour
trouver un boulot ?” (on l'aura compris, je suis d'une conversation
moins déliée en anglais qu'en français)
“Mais oui,
explique-t-elle, écrire un roman, ça veut dire que tu es autonome,
que tu sais t'engager dans des projets à long terme, que tu es
créatif, organisé... C'est exactement ce que veulent entendre les
employeurs !”
Famille, photos, hormones
Des photos du gosse (mon neveu, en l'occurence), bon, c'est la coutume. Des photos de montagne mélodramatiques pour me faire pleurer, ça va, je m'y suis habitué. Des photos de “réunions” de famille (c'est-à-dire qu'ils se croisent par hasard) pour me culpabiliser, c'est de bonne guerre. Mais pourquoi, pourquoi, les contacts trimestriels que j'ai avec mon père se limitent-ils maintenant, de sa part, à des envois de photos de mon frère, mon frère la tronçonneuse en main comme pour un calendrier Têtu, mon frère dans le glorieux exercice de ses fonctions avec le député (que le cul lui pèle), mon frère avec son fils (éventuellement, mais sans sa femme) ? Mon père essaie-t-il de me dire que je serais le bienvenu si je reviens avec de la barbe et une pomme d'adam ? Curieusement, j'en doute.
La centième
Mon dernier post, c'était le centième. Alors j'en profite pour vous remercier, tous et toutes, ceux que je connais et ceux que je connais pas, ceux que je vois tous les jours sur le web et ceux que je reverrai bientôt peut-être, si on a de la chance, ceux qui sont là depuis des années, ceux qui ne font que passer, ceux qui commentent et ceux qui ne disent jamais rien, ceux qui aiment bien l'Amérique et ceux qui préféraient le Quercy (comme moi), ceux qui aiment les écureuils et ceux qui préfèrent les slips et la politique (ou alors juste les slips), ceux qui regrettent les pèlerins (dénoncez-vous !), à tous et toutes, merci. Avoir vos ip dans mes statistiques, c'est un honneur et un bonheur quotidien (et non, vos ip ne me donnent aucune information sur vous, et quand bien même je serais malhonnête, je ne saurais absolument pas quoi en faire).

